Introduction à
sa pensée
Colloque 2014 Ottawa - Homogénéité culturelle et conscience historique : comment échapper au relativisme ?

 

Homogénéité culturelle et conscience historique : comment échapper au relativisme ?

Brian McDonough

La culture classiciste, longtemps porteuse des expressions de la foi religieuse, a cédé le pas à une culture plurielle, évolutive, offrant une réinterprétation de l’être humain dans l’univers. Comment se dégager aussi bien du classicisme que du relativisme, afin de s’attaquer lucidement aux questions d’aujourd’hui ?

Genèse de mon intervention ce soir

Il y a un an, je faisais partie du Comité consultatif régional de la Commission vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones quand j’ai eu l’occasion de relire un essai de Bernard Lonergan, intitulé Le Droit naturel et la mentalité historique. (À l’époque, je préparais une intervention au Colloque annuel à Montréal, du Réseau Lonergan.) J’ai trouvé dans cet essai des éléments qui m’ont interpellé -- particulièrement au sujet de la responsabilité collective et de la mentalité historique. Il m’a semblé que la pensée de Lonergan apportait une lumière sur la tragédie du régime des pensionnats autochtones et sur le rôle confié par l’État canadien à la Commission vérité et réconciliation.

Ce soir je voudrais montrer comment la culture classiciste a contribué à façonner une mentalité qui a donné naissance au régime des pensionnats autochtones et qui a fourni des justifications idéologiques pour une politique d’assimilation culturelle des peuples autochtones. Aussi cette mentalité (façonnée par la culture classiciste) a, de façon tragique, aveuglé des politiciens, des éducateurs, des responsables d’Église et des dirigeants de communautés religieuses devant ce qui ce passait dans les pensionnats et ce qui pouvait résulter de l’imposition de ce régime.

Je voudrais ensuite explorer les démarches entreprises pour corriger cette tragédie nationale. Certainement la Commission vérité et réconciliation a un rôle majeur à jouer pour nous permettre de mieux comprendre ce qui s’est passé dans les écoles et dans les communautés, pour apprécier les facteurs qui ont contribué à l’implantation du régime des pensionnats, et pour connaître les conséquences de cette politique sur des vies individuelles et sur des collectivités, d’abord autochtones, mais aussi non-autochtones – car autochtone ou non, nous sommes tous et toutes concernés par ce drame historique. Mais une telle recherche de vérité et de réconciliation exige – et exigera toujours -- chez ces participants une volonté d’accueillir les transformations au plan intellectuel, moral et religieux – énoncées par Bernard Lonergan. Cette recherche de vérité et de réconciliation serait compromise si elle était en proie à un certain relativisme à la mode.

D’abord un petit rappel

Au 19e siècle, le gouvernement du Canada a établi le régime de pensionnat pour jeunes autochtones.1 La plupart de ceux-ci étaient dirigés par des Églises chrétiennes. Ces écoles reflétaient une politique délibérée d’assimilation culturelle des peuples autochtones. Dès leur plus jeune âge, les enfants étaient retirés de leur famille. Les parents se voyaient découragés de rendre visite à leurs enfants, ou sinon leur visite était étroitement contrôlée. Les signes d’identité autochtone étaient abolis. Un élève qui parlait dans sa langue était puni. Le régime des pensionnats, avait prédit un sous-ministre des Affaires indiennes en 1920, réussirait à mettre fin à l’existence des peuples autochtones en tant que groupe culturel identifiable au Canada. Ces pensionnats ont continué d’exister jusqu’aux années 90.

Dans certains pensionnats, il y a eu des abus – notamment des actes de violence physique ainsi que des agressions à caractère sexuel – qui ont profondément marqué ces jeunes et qui ont contribué à conduire certains à l’alcoolisme, à la délinquance, et à d’autres difficultés graves de comportement. L’entassement des jeunes autochtones dans les dortoirs et dans les salles de classe, la mauvaise qualité de la nourriture, les soins médicaux inadéquats ou inexistants dans les pensionnats ont contribué à une grave détérioration de la santé chez ces jeunes. Dans ces conditions, on peut présumer à juste titre que les maladies infectieuses ont causé un nombre de décès proportionnellement plus important chez les jeunes autochtones que dans la population en général. De plus, nous avons appris récemment que des employés du gouvernement avaient réalisé dans certains pensionnats des expériences médicales sur des enfants autochtones, intentionnellement sous-alimentés.2 Aujourd’hui en apprenant ces faits, nous réagissons avec un mélange d’incrédulité et d’impuissance, de colère et de honte.

Le régime des pensionnats autochtones – reflet d’une notion classiciste de la culture

La société canadienne du 19e et du début du 20e siècle -- ainsi que ses institutions juridiques, administratives, économiques, politiques, culturelles et religieuses – étaient toutes marquées par la notion classiciste de la culture. Celle-ci était conçue comme normative, universelle et permanente. Ses normes et ses idéaux, selon les penseurs de l’époque, devaient être l’objet d’aspiration des « sans-culture, qu’il s’agisse des enfants, de la masse, des indigènes ou de barbares. »3 Cette mentalité était exacerbée par l’idéologie qu’on pourrait associée au darwinisme social, qui établissait une sorte de hiérarchie des cultures et des races, avec la culture blanche, européenne, et préférablement anglo-saxonne et protestante, à la tête.

Or, une telle certitude a été fortement ébranlée au 20e siècle par les guerres mondiales, les crises financières, l’étiolement des empires et la montée du nationalisme et de l’anticolonialisme. À la lumière des recherches anthropologique et historique (réalisées très souvent par des membres de communautés religieuses), la culture classiciste a été contestée de tout bord.4 Bernard Lonergan dans son ouvrage Pour une méthode en théologie, déclare :

« …le classicisme n’est rien de plus que l’opinion erronée qui conçoit la culture de façon normative et en conclut qu’il n’y a qu’une seule culture humaine. Le fait moderne est que la culture doit se concevoir de façon empirique, qu’il y a plusieurs cultures et que de nouvelles distinctions sont légitimes quand on explique les raisons que l’on a de les proposer, et quand on sauvegarde les anciennes vérités. »5

Néanmoins le régime des pensionnats visait à inculquer chez les jeunes autochtones la culture classique venue d’Europe, en qualifiant les us et les coutumes autochtones de barbares. Dans les meilleures circonstances, le but d’une éducation dans la culture classique, écrit Lonergan, était :

« … d’acquérir et d’assimiler les goûts, les habiletés, les idéaux, les vertus, les idées imposés par un bon milieu familial et le curriculum des arts libéraux. On insistait sur les valeurs, non sur les faits. Cette culture ne pouvait que se prétendre universaliste. … L’éducation au classicisme consistait … en vérités éternelles et en lois universellement valables. »
Évidemment les ressources dont disposaient les dirigeants des pensionnats permettaient difficilement l’atteinte d’un tel but. Quoi qu’il en soit, les pensionnats visaient à extraire les jeunes autochtones de leur milieu familial, culturel et religieux et à leur transmettre les valeurs du classicisme, afin qu’ils puissent s’intégrer à la société blanche et contribuer à l’ordre social, économique et politique dominant. On peut se demander si une telle visée n’avait pas aussi, comme but secondaire, de démobiliser la résistance au sein de communautés autochtones par rapport à l’accaparement et l’exploitation des ressources naturelles qu’elles possédaient…

Ceci dit, il est important de noter que dans plusieurs communautés autochtones, étaient présents des membres de communautés religieuses, quelquefois d’origine européenne, qui non seulement ont pris la peine d’apprendre la langue, mais ont aussi développé un vif intérêt pour les religions et les cultures autochtones. Rappelons aussi que dans certains pensionnats des enseignants, membres de communautés religieuses, offraient les cours d’éducation religieuse dans une langue autochtone – ce qui contrevenait aux exigences du gouvernement canadien. L’ouverture à la réalité autochtone manifestée par ces enseignants et enseignantes allait contribuer à la réaffirmation de l’identité autochtone plus tard.6

D’une notion classiciste de la culture à une notion empirique

Lonergan affirme qu’à coté de la notion classiciste, on trouve la notion empirique de la culture, qui définit celle-ci comme un ensemble de significations et de valeurs qui s’exprime dans un style de vie collectif. Il ajoute qu’il y a autant de cultures qu’il y a d’ensembles différents de significations et de valeurs.7

«En fin de compte, les humains diffèrent l’un de l’autre non seulement dans leur individuation par la matière, mais aussi dans leur mentalité, leur caractère, leur style de vie. Car les concepts et les comportements sont le produit et l’expression d’actes d’une intelligence qui se développe avec le temps; ce développement fait boule de neige et chaque agglomération de ce genre est fonction du milieu particulier où elle se produit. »8

Mais cette notion empirique de la culture ne doit pas autoriser le relativisme. Pour Lonergan, il y demeure un élément substantiel, commun à la nature et à l’activité humaine, sans que celui-ci soit situé dans les propositions universelles et permanentes identifiées à la culture classiciste. Cet élément substantiel est situé « dans la structure tout à fait ouverte de l’esprit humain, dans les préceptes transcendantaux, toujours immanents et agissants, bien que non exprimés : sois attentif, sois intelligent, sois rationnel, sois responsable. » Ainsi pour Lonergan, contrairement aux tenants du relativisme, il existe une normativité et celle-ci se situe dans la nature elle-même, n’étant pas conçue abstraitement, mais entendue comme opérant de façon concrète.9

Une notion empirique de la culture – le défi de l’historicité

« Pour comprendre les hommes et leurs institutions » écrit Lonergan, « on doit étudier leur histoire. Car c’est dans l’histoire que la constitution de l’homme par l’homme se réalise, qu’elle progresse ou recule, qu’à travers de tels changements peut être discernée une certaine unité, dans une multiplicité par ailleurs déconcertante. »10

Les préceptes transcendantaux -- sois attentif, sois intelligent, sois rationnel, sois responsable – qui sont à la source normative de la signification, révèlent leur présence ou leur absence dans les effets, c’est-à-dire dans l’ordre fonctionnel de la société, dans les réalisations culturelles, et dans le déroulement de l’histoire humaine. Puisque ces préceptes normatifs peuvent être violés, il peut y avoir à côté de l’intelligence, de la stupidité; à côté de la vérité, l’erreur; à côte de la justice, de l’injustice; à côté de l’amour, la haine et le racisme. Ainsi, selon l’agglomération de la présence ou de l’absence de ces préceptes normatifs, nous rencontrerons soit l’ordre social, soit le désordre, soit des réalisations culturelles, soit la décadence, soit le progrès et l’épanouissement des peuples, soit le déclin et l’oppression systémique.

L’étude approfondie de ces dialectiques dans l’histoire est l’un des défis principaux que rencontrent tous ceux et celles qui veulent faire la vérité sur les relations entre les peuples autochtones et non-autochtones au Canada. Une telle étude est indispensable si l’on veut avancer sur le chemin d’une réconciliation authentique. Ce chemin difficile et exigeant permettra des découvertes étonnantes et possiblement la guérison.

La Commission vérité et réconciliation a bien commencé cette étude sur le régime des pensionnats et son impact sur les personnes, les communautés et les institutions concernées. Espérons qu’avec le rapport qu’elle déposera en 2015, nous serons en mesure de mieux comprendre ce qui s’est vraiment passé, d’apprécier les facteurs qui ont contribué à l’implantation du régime des pensionnats, et de connaître les conséquences de cette politique sur des vies individuelles et des collectivités, d’abord autochtones, mais aussi non-autochtones.

Cette tâche, rappelle Lonergan, se situe :

« … à l’intérieur des sciences humaines et, pour cela, axée autour des significations opérantes qui constituent nos organisations sociales et nos rapports culturels. En conséquence, cette tâche impliquera la recherche qui rassemble les données, l’interprétation qui en saisit l’importance, l’histoire qui raconte ce qui s’est passé. Il reste que toute recherche empirique atteint un statut scientifique lorsqu’elle se fait à l’intérieur d’une structure heuristique. Tout comme les mathématiques fournissent une charpente théorique aux sciences exactes, ainsi il y a une méthode empirique généralisée (ou, si vous préférez, une méthode transcendantale), qui joue un rôle similaire à l’égard des sciences humaines. »11

L’étude de l’histoire du Canada exige des conversions

Les sciences humaines, et notamment l’histoire, poursuivies dans un contexte caractérisé par une notion empirique de la culture, pourraient se faire davantage à l’intérieur d’une structure heuristique fondée sur une méthode transcendantal. Le dépassement de soi exigé impliquera des conversions aux plans intellectuel, moral et affectif. La conversion intellectuelle permet d’établir une nette distinction entre le monde de l’immédiateté et le monde médiatisé par la signification. La conversion morale reconnaît une distinction entre les satisfactions et les valeurs et s’engage envers les valeurs même quand celles-ci sont en conflit avec les satisfactions. La conversion religieuse amène un engagement envers la foi dans la destinée de l’humanité et envers l’amour qui transforme le mal en bien.12

Les réussites de la Commission vérité et réconciliation jusqu’à maintenant

La Commission a accompli un travail colossal en préparant ce que Lonergan appelle l’histoire « précritique » Celle-ci privilégie la narration, c’est-à-dire le récit ordonné de certains événements. Elle cherche à raconter qui a fait quoi, quand, et où cela a été fait, quelles en ont été les circonstances, les motifs et les résultats.

Ce genre d’étude historique permet à un groupe de trouver une identité, de mieux se connaître et d’affirmer sa volonté de survivre ou mieux, de progresser. Il est clair que les survivants des pensionnats, leurs descendants, et les communautés autochtones affectées par le régime ont, grâce aux audiences devant la Commission et à la diffusion des témoignages dans les grands médias, repris un certain pouvoir sur leur destin et ont commencé à exprimer publiquement leur fierté autochtone.

Partant de l’analyse offerte par Lonergan, on constate que le travail de la Commission a des fonctions précises :

  1. Il a une fonction artistique : il sélectionne, ordonne et décrit, cherchant à éveiller et à soutenir l’intérêt de la population canadienne, tout comme à la persuader et à la convaincre au sujet des revendications autochtones.
  2. Il a une fonction éthique : il ne se contente pas de raconter, mais il départage ce qui mérite d’être loué et ce qui mérite d’être blâmé.
  3. Il a une fonction explicative : il rend compte des institutions existants – les gouvernements en place, des législations comme la Loi sur les indiens, les communautés religieuses, les instances ecclésiales, en expliquant leur origine ainsi que leur développement dans le contexte canadien.
  4. Il a une fonction apologétique : il tente de corriger les récits faux et tendancieux qui dénatureraient le passé des peuples, des institutions et des personnes concernées.
  5. Il a une fonction prophétique : à une intelligence après coup des événements du passé, il ajoute une anticipation de l’avenir, en proposant des recommandations judicieuses : ainsi nous attendons avec intérêt le rapport de la Commission qui sera déposé en 2015.

Pour Lonergan, ce genre de travail, qualifié d’histoire précritique, relève davantage de la spécialisation de la communication. Aussi bénéfique qu’il soit, aussi important qu’il soit pour ceux et celles qui y participent, ce travail ne satisfait pas, selon Lonergan, aux exigences de la spécialisation qu’est l’histoire critique. Celle-ci opère principalement au niveau du juger et elle cherche à résoudre des questions de fait, à établir ce qui s’est vraiment passé. Si l’histoire précritique cherche, par son écoute de témoignages dignes de foi, à reproduire l’expérience historique, l’histoire critique elle cherche avant tout la connaissance historique capable de saisir ce qui se produisait, ce que la grande majorité de contemporains ne savait pas.13 Dans le cas des pensionnats autochtones, les menaces de poursuites judiciaires et les éléments de la Convention de règlement entre le gouvernement canadien, les responsables des Églises et les représentants autochtones, signée en 2006, n’ont pas facilité la participation des communautés religieuses au processus de recherche de ce qui s’est vraiment passé. Leur version sera connue seulement plus tard, probablement quand les personnes directement impliquées seront disparues.

Permettez-moi de citer Lonergan au sujet de l’histoire critique :

« … j’ai soutenu que l’histoire critique ne résulte pas d’une simple créance accordée aux témoignages dignes de foi, mais elle consiste à découvrir tout ce qu’on a jusqu’alors enregistré sans avoir réussi pourtant à le connaître adéquatement. En touchant ce processus de découverte, j’ai reconnu … un aspect qui provoque l’élimination de perspectives admises initialement, pour les remplacer par les perspectives et les vues qui émergent de l’interaction cumulatives des données, de la recherche, de la saisie, de la supposition, de l’image et des éléments de preuve. C’est de cette façon que l’histoire critique accède d’elle-même à la connaissance objective du passé, même si plusieurs facteurs comme une conception erronée du possible, des jugements de valeur erronés ou trompeurs, une vision du monde, une optique ou un état de la question inadéquats, peuvent lui faire obstacle. »14

Lonergan admet clairement que les techniques de l’histoire critique (et implicitement de l’histoire précritique) ne sont pas de taille à éliminer complètement le relativisme historique. Mais il affirme que ces techniques peuvent réussir -- et de fait elles réussissent -- à éliminer en grande partie le relativisme.

La diversité des résultats dans l’étude de l’histoire – le perspectivisme

La diversité des résultats dans l’étude de l’histoire du régime des pensionnats et de son impact – une étude qui doit se poursuivre pour encore longtemps – ne veut pas dire que nous sommes à la merci des opinions des uns et des autres, que nous sommes incapables de sortir du marasme du relativisme. Cette diversité des résultats peut s’expliquer par le perspectivisme.15 Celui-ci résulte, selon Lonergan, de trois facteurs :

  1. L’historien est forcément limité. Son information est incomplète, sa compréhension ne maîtrise pas toutes les données qu’il peut obtenir et ses jugements ne sont pas tous certains.16

  2. L’historien opère un choix. « L’élément principal qui intervient dans ce processus de sélection, c’est le sens commun, développement spontané de la compréhension qu’on peut objectiver dans les résultats, mais non au moment où il se produit réellement. À son tour, ce processus se voit conditionné par tout le processus antérieur que représentent le développement et les acquisitions de l’historien; sur ce développement on ne peut fournir ni une information ni une explication complète. »17

  3. Les processus de sélection et leurs conditions initiales varieront selon les individus, car les historiens sont des êtres historiques, immergés dans ce processus évolutif où des situations se modifient, où la signification évolue et où chaque individu réagit à sa façon.

Voici comment Lonergan lui-même résume le perspectivisme :

« … le processus historique lui-même et, à l’intérieur de celui-ci, le développement personnel de l’historien donnent naissance à une série d’optiques différentes. Ces différentes optiques entraînent différents processus de sélection. Ces différents processus de sélection déterminent à leur tour différents exposés historiques 1) qui ne se contredisent pas, 2) qui fournissent ni une information et ni une explication complète, mais 3) qui brosse de manière incomplète et approximatives le tableau d’une réalité extrêmement complexe. »18

Mais le perspectivisme ne doit pas être compris comme une concession au relativisme. Lonergan utilise le terme perspectivisme pour désigner, au sens large, n’importe quel cas où des historiens différents traitent du même sujet de façon différente.

On ne peut utiliser ce terme pour désigner les différences qui proviennent de la faillibilité humaine – les jugements qui seraient erronés. On ne peut l’utiliser non plus pour désigner les différences qui proviennent de lacune tenant à un individu : à son manque de vivacité intellectuelle, à ses absences de saisie, à son manque de savoir-faire.

Conclusion

L’étude de l’histoire des pensionnats – certes une page douloureuse de l’histoire du Canada, surtout pour les autochtones, mais aussi pour non-autochtones – nous conduira à la spécialisation de la dialectique, où l’on met en lumière les conflits dans les conclusions de la recherche, de l’interprétation et de l’étude historique, et où on fournit une approche pour rendre objective les différences subjectives et pour favoriser les conversions.

Je ne suis pas en mesure d’aborder ce soir ce qu’implique cette spécialisation dans l’affaire des pensionnats autochtones. Par contre, si j’admets l’importance de l’exercice de la dialectique, je voudrais, à la suite de Lonergan, insister sur l’importance du dialogue. Voici ce qu’il écrit à la toute fin de son essai sur Le Droit naturel et la mentalité historique :

« Il peut être plus utile pour ceux qui s’adonnent aux investigations, spécialement quand les oppositions sont moins radicales, de dépasser la dialectique en s’orientant vers le dialogue, de passer d’un conflit de positions à une rencontre de personnes. Car chaque personne incarne le droit naturel. Chaque personne peut révéler à n’importe quelle autre sa propension à rechercher la compréhension, à juger de façon rationnelle, à évaluer de façon honnête, à être ouverte à l’amitié. Pendant que la dialectique de l’histoire relate froidement nos conflits, le dialogue ajoute le principe qui nous incite à les guérir…»

En fin de compte, pour progresser vers la guérison et réconciliation, il faudra une volonté collective d'aller au-delà de la position relativiste qui consisterait à accepter de ne pas être d'accord au sujet de ce qui est arrivé et au sujet des raisons pourquoi. Surtout il faudra une volonté sincère d'embrasser les conversions aux plans intellectuel, morale et affectif.

Je suis convaincu que les peuples non-autochtones, qui constituent la vaste majorité de la population canadienne, ont beaucoup à gagner en écoutant les aînés autochtones. Leur patience et leur générosité envers ceux qui sont les héritiers du classicisme qui visait à éliminer les cultures et religions autochtones, montrent à l'évidence, et souvent, à un remarquable degré, une conversion religieuse, c’est-à-dire cet amour qui transforme le mal en bien.

Le processus de guérison et de réconciliation exigera aussi une connaissance collective des implications des niveaux différenciés de conscience, qui donnent à expliquer le pluralisme des expressions. Ce sont les tâches qui nous attendent, si nous espérons avancer.


1 Le premier pensionnat ouvrit ses portes à Brantford en Ontario en 1831. Suite à l’adoption de la Loi sur les Indiens en 1876, tous les enfants autochtones tombèrent sous la tutelle du gouvernement fédéral. En 1920, la fréquentation d’un pensionnat devient obligatoire pour les autochtones âgés de 6 à 15 ans. Selon la Commission Erasmus-Dussault (1991), 100 000 enfants autochtones auraient fait un séjour dans un des 135 pensionnats. Près de 13 000 enfants autochtones et inuits auraient fréquenté les 11 pensionnats établis sur le territoire du Québec. Le dernier pensionnat a fermé ses portes en 1996.

2 Voir les révélations faites par l’historien ontarien Ian Mosby. http://www.radio-canada.ca/regions/manitoba/2013/07/25/001-manifestation-premieres-nations-experiences.shtml

3 Bernard Lonergan, Pour une méthode en théologie, (ci-après Méthode), à la page 9.

4 La transformation d’une notion classiciste de la culture à une notion empirique implique des transformations radicales dans les sciences humaines : « connaître l’homme non seulement dans sa nature mais aussi dans son historicité, non seulement philosophiquement mais aussi historiquement, non seulement abstraitement mais aussi concrètement. » Le Droit naturel et la mentalité historique, Les Voies d’une théologie méthodique, à la p. 221.

5 Méthode, p. 147.

6 S’il est vrai que les Églises et les communautés religieuses ont dirigé les pensionnats et de ce fait étaient complices d’une politique d’assimilation des jeunes autochtones dans la culture classiciste d’origine européenne, néanmoins Lonergan fait une mise en garde par rapport à une imputation trop hâtive d’une quelconque culpabilité. Au début de l’essai Le Droit naturel et la mentalité historique, Lonergan écrit ceci : « On peut prétendre que les hommes qui sont responsables individuellement de la vie qu’ils mènent le sont aussi collectivement de la situation qui en découle. Une telle assertion, cependant, est trop vite faite pour être convaincante. Il ne fait aucun doute que l’on retrouve dans les conséquences des engagements individuel des éléments particuliers identiques aux actions ou aux effets dont les individus sont responsables. Mais habituellement une telle situation dans son ensemble n’est ni prévue ni voulue; et si, à l’occasion, une telle prévision ou une telle intention se produisait, ce serait le fait de peu de personnes et les résultats de machinations et projets secrets échappant à l’entourage. »

7 Méthode, à la p. 341. Voir aussi à la p. 9.

8 Méthode, à la p. 342.

9 Le Droit naturel et la mentalité historique, Les Voies d’une théologie méthodique, à la p. 214.

10 Ibid, à la p. 213.

11 Ibid, à la p. 223.

12 Le Droit naturel, à la p. 222.

13 Méthode, pp. 205-06.

14 Méthode, pp. 224-25.

15 Méthode, pp. 249-51. Voir l’article “Method and Catholic Theological Ethics in the Twenty-First Century”, par Todd A. Salzman et Michael G. Lawler, paru récemment dans Theological Studies 74 (2013), pp. 903-31, particulièrement aux pages 909-11 où les auteurs distinguent le perspectivisme du relativisme.

16 Lonergan remarque à la page 250, que si l’historien « possédait l’information complète, si sa compréhension incluait tout, si tous ces jugements étaient certains, alors il n’y aurait place ni pour la sélection ni pour le perspectivisme. Dans ce cas, on connaîtrait la réalité historique dans sa fixité et dans ses structures non équivoques. »

17 Méthode, p. 250. Sur le rôle de la mémoire – comment les souvenirs sont retenus et sélectionnés, et pour quelles fins – voir Miroslav Volf, Exclusion and Embrace : A Theological Exploration of Identity, Otherness and Reconciliation, (Abingdon Press, 1996), surtout au Chapitre 6, qui portent sur la déception et la vérité.

18 Ibid, p. 251.



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